07/2011 - Chants et poètes du monde blog

Portrait d'une artiste, atypique : Natasha BEZRICHE

Juillet 2011 / : Entretien et propos recueillis à l'occasion du récital : «Porte Parole » (Lectures, récital poésie Voix, Chant et violoncelle)

Natasha BEZRICHE ne chante pas pour passer le temps, mais pour dessiner sur le givre de nos jours, les paroles des poètes qu'elle aime et sert avec intelligence et ferveur.

Et ces airs qu'on ne peut plus entendre, ces airs découverts au travers de sa voix de feu sont encore en nous et ne pourront s'éteindre, tant ils nous étreignent.

Dans un monde précaire, poignardé par l'insignifiance Natasha nous dit l'essentiel.

Elle est là depuis des années discrètement à notre rencontre, par quelques textes à jamais gravés dans nos mémoires : Le condamné à mort de Jean Genet, Le feu de Louis Aragon, Le chant des hommes de Nazim Hikmet, sont devenus nos étoiles et ils fleurissent notre parcours.

Elle a ouvert les portes de la poésie a beaucoup, et son enregistrement de Prévert«L'opéra des girafes », ou de St John Perse «Amers » ont été récompensés des prix prestigieux, dont elle parle rarement. Elle a chanté Aragon Genet, Neruda, Machado,Hikmet, L.Labé, Verlaine, V.Hugo, Desnos, Guillevic, Chédid, Rimbaud…Sa voix chaude, et les musiques comme des habits de pluie pour le verbe des autres, nous ont rendu sonores et limpides, leurs mots.

Depuis longtemps la poésie est une terre difficile au pays du show bizz et la chanson à textes, un avatar particulier, que l'on tient le plus souvent caché dans les sentiers de l'indifférence, car tout se doit d'être avant tout : divertissement.

Elle, sa voix, sa fougue et son ami musicien, le brillant violoncelliste Mathieu MONNERET,ont pris les mots et les notes par la main. Elle « Porte parole » simplement et l'air de ce soir d'été se respire tout à coup autrement !

Exigeante, elle apparaît dans son chant, d'une âpre beauté et depuis toujours avec ténacité, elle défie les modes. Un peu de reconnaissance doit être enfin rendue à cette chanteuse étonnante, hors des normes et du temps, inclassable certes, mais qui mériterait d'être davantage dans la lumière.

Chanter l'urgence, et dire l'amour

Natasha est une sorte vestale des poètes. Avec sensibilité et modestie, elle se met en retrait d'eux pour mieux les servir. Ainsi elle n'a jamais eu de « plan de carrière », et ne fait grand bruit dans les médias. Mais son histoire nous touche car elle demeure la nôtre, et en nous, elle ne s'éteint pas, comme le dit le début du Feu d'Aragon qu'elle chante si merveilleusement:

« Mon dieu, mon Dieu, cela ne s'éteint pas, Toute ma forêt, je suis là qui brûle… »

Elle reste dans la marge, altière, avec simplicité pour donner voix aux poètes, librement :
« Je suis de ce pays frontière entre les mots et la musique. Mais où la musique – avec une place réelle – donne priorité au verbe et à la vibration du verbe. En poésie, comment expliquer ses choix ? Il s'agit d'une union entre la voix et des mots- qui ont leur sens, leur magie, leur résonance propre-. Il s'agit avant tout de préserver le chant premier existant dans les mots du poème, tout en respectant la liberté du poète. Restituer ne veut pas dire, ne pas toucher à l'oeuvre car il faut la faire sienne, en essayant de saisir, et de maîtriser tout à la fois l'émotion, l'écho, le chant ajoutés. ….Si je m'aventure aujourd'hui sur des chemins plus personnels d'écriture, de création ou d'interprétation, c'est grâce l'amour des mots et de leur musique. »

Elle parle ainsi de sa démarche d'artiste. Elle en paye ce prix de solitude pour continuer à chanter le monde tel qu'il crie et saigne, la condition des humains, telle qu'elle perdure. Ce prix est aussi son engagement au monde en ces temps plus qu'arides.

Natasha est depuis toujours en décalage dans ce monde de la chanson ronronnant son ennui et sa futilité. Elle détonne car elle, se moque des modes, des plans médias, et aime passionnément le langage et les mots. Elle persiste à les fêter et les colorier avec la musique, et sa voix. Mais toujours avec cette diction lumineuse et juste, elle laisse sonner et entendre chaque vers, chaque sens, comme personne. Elle habille chaque vers de ses intonations vocales, de son timbre rare et le résultat est bouleversant. Diseuse autant que chanteuse , elle égrène chaque mot comme un fruit mûr. Certes l'exercice est exigeant, et son chant est parfois si intense qu'il nous remue jusqu'au plus profond de nous même, voire nous dérange, car il pénètre en nous avec cette force brute, mêlé d'une infinie tendresse, aussi.

Sa passion du chant, de la ferveur dans l'amitié, en font une authentique passeuse en poésie ... « Un griot de l'espoir » dit elle. Elle en est la respiration et la voix. Voix ample qui nous transporte vers les autres. La rugueuse beauté de son chant doit se mériter, car elle ne cherche pas à séduire. Elle donne à aimer, à entendre abruptement, sans fard, sans maquillage. Tout est dépouillé et nous habille chaudement.

Chanter simplement

Elle est multiple et féconde : auteurcompositeur-interprète, comme dit la formule, mais aussi comédienne et créatrice de maints spectacles d'auteurs. Elle est aussi l'infatigable militante des droits de l'Homme (et de la femme en particulier). Son engagement et son amour pour la poésie chantée aident à changer notre regard sur bien des situations et bien des poètes.

Elle a depuis toujours eu mal aux autres et à l'âme. Très humble et simple sur scène, elle est tel l'incendie qui répand ses ravages en nous, et sa flamme se perpétue. Cette grande dame brune, qui dégage une telle force, nous regarde, nous parle tendrement et avec une douceur touchante, troublante.

Toujours amoureuse des mots et de la vie, sa trajectoire ne dévie pas qu'elle soit sur des grandes scènes :(TNP, Auditorium, Opéra) ou dans les cabarets plus modestes ou les MJC, elle fait entendre et célèbre: « ses poètes » encore et toujours, avec la même passion..

Spectacles musicaux, lectures, récitals font partie intégrante de son apostolat poétique. Elle nous chante des chansons et nous dit ces poèmes qui balisent sa vie, témoignant de l'aventure de vivre et de mourir.

« Si je m'obstine à chanter encore, c'est que le chant s'impose en moi…Je ne réfléchis pas à ça, ça ne m'intéresse pas réellement d'essayer de comprendre, pourquoi, comment.. etc., etc. disséquer les choses, les intellectualiser.. Non, mais plutôt faire d'instinct !
Quand je chante mon chant regarde devant moi, et il prend soin des personnes qui sont là tout autour... C'est tout. Le chant n'honore que le chant et le verbe qu'il transporte. Il n'y a pas à disserter sur ses pouvoirs. Il les a tous. Et cette voix qui chante en moi et que je lance aux étoiles, exige de moi une autre dimension, comme un au-delà plus grave, plus haut, plus loin... avec vérité et humilité...
»

Elle chante, le chant des hommes, avec authenticité et cela fait quelques années déjà que cela dure. Son chant est ample et beau parce qu'il ranime en nous, le VIVANT !

Elle sait cette alchimie des sentiments, des mots et des musiques, et son chant sourcier fait écho, secrètement aux paroles qui sont au fond de nous tous...Une artiste atypique car unique, donc précieuse !

Vladimir Feltner
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