25/07/2010 D'encre et de lumière

Propos sur L’annonce faite à Marie, de Paul Claudel, mise en scène de Michel Béatrix
Crypte de l’église Saint-Joseph-des-Brotteaux, du 7 au 25 juillet 2010

En ces temps insalubres, où rien ne vaut s’il ne rapporte, d’aucuns, parmi les « gens » de théâtre, et, pire parfois, le discours institutionnel (nous pensons à l’Education nationale), justifient l’acte théâtral par sa fonction de lecture de la marche du monde.
Mais avons-nous vraiment besoin du théâtre pour prendre conscience de la vanité et de la futilité de ce monde, de notre monde ? Michel Béatrix, en montant pour la troisième fois L’annonce faite à Marie, ne s’inscrit évidemment pas dans cette logique.
Il travaille l’oeuvre pour ce qu’elle est, il la scrute, il l’investit de manière quasi expérimentale.
Et, du coup, il devient un indispensable « donneur de leçons » dans le sens le plus noble de l’expression. Béatrix édifie, élève, établit (à l’occasion, pensons à l’établi de l’artisan) : en un mot, Béatrix est un instituteur, qui « fait » la leçon, et ce, avec autorité. Cette autorité, là aussi à entendre dans le sens peu courant de la faculté à autoriser, est toute de générosité et de gratuité. Il autorise, ici, le spectateur à entrer dans le domaine claudélien, réputé inaccessible.
La dernière « leçon » remontait à trois ans. Si le spectacle actuel est présenté comme une « reprise », il ne l’est évidemment pas.
Il s’agit bien d’une création, et pas seulement parce que cette Annonce est donnée dans un nouveau lieu et que le coeur de la distribution a changé.
En fait, en forçant le trait, ont été ajoutés au moins deux personnages.
Non bien évidemment que Béatrix ait modifié le texte de Claudel, mais Pierre de Craon et Anne Vercors ont pris, il nous semble, une dimension nouvelle.
Pierre de Craon, le bâtisseur de cathédrales, est d’ordinaire présenté seulement comme un
élément perturbateur, pour reprendre le lexique canonique de l’analyse narrative. Mais, par l’interprétation qu’en fait Hervé Tharel, on voit bien que si perturbation il y a, Pierre de Craon en est bien la première victime. Pour faire un parallèle avec l’évangile de Mathieu (18,7), la version traditionnelle du rôle le présente comme celui « par qui le scandale
arrive » (traduction Second).
Mais ici, lorsque, terrassé par la douleur, Pierre de Craon s’effondre face à Violaine, la version de la à de paraître plus appropriée (« malheureux l’homme par qui la chute arrive »).
Pour autant, Tharel a une telle emprise sur le début de la pièce que, personnellement, nous privilégierions celle de Chouraqui (« l’homme par qui vient le trébuchement »). On sait que Chouraqui s’en est tenu à la littéralité du texte, et c’est bien de cette littéralité dont Hervé Tharel est le vecteur dans la mesure où, tous autant qu’ils sont, les personnages de L’Annonce vont « trébucher », Violaine étant alors réduite à la seule marque visible du mal.
Anne Vercors, lui aussi, est un nouveau personnage. Au risque de l’excès, lorsque, aussi
impressionnant était-il, Alain Cuny, n’en faisait il y a bien longtemps qu’un patriarche élu, et, à notre humble avis, un peu monocorde et monotone, Michel Béatrix en fait un homme, un homme simple et doux, un homme sensible et courageux, dont on peut enfin comprendre les motivations à quitter famille et territoire.
Et tous les autres (notamment Mara, interprétée par Claire Lebobe-Maxime, plus présente que
précédemment, devient désormais un personnage plus complexe, et Elizabeth, la mère, second rôle à la scène, interprétée avec une justesse rare par Natasha Bezriche, occupe légitimement le centre de la hiérarchie familiale). Son jeu et son chant incomparables, nous bouleversent jusqu’au tréfonds de l’âme. C’est magistral tout simplement et cela rajoute beaucoup à l’intensité dramatique de la pièce.
Ces artistes ont eu droit, non, donc, à une reprise, mais bien à un nouveau regard. Avec Béatrix, l’idée de spectacle vivant prend ainsi toute sa dimension, auquel le spectateur peut même avoir envie de prendre part. Ainsi, nous pourrions déjà suggérer à Michel Béatrix, s’il mettait de nouveau l’ouvrage sur le métier, une nouvelle voie, inspirée de son récent Dom Juan, où il faisait jouer le rôle titre par deux comédiens. Dans la mesure où Violaine et Mara sont l’expression d’une dualité certaine, les deux rôles pourraient être tenus inversement par la même comédienne, sous réserve pratique de mise en scène, que le talent de Béatrix lèvera vite, nous en sommes convaincu.
Paul Claudel n’est pas un homme de théâtre, dans un sens limité et dramaturgique du terme :
c’est un poète qui a le don des mots, de leur rythme, de leur musique. C’est un homme d’écriture, un homme de l’encre. Michel Béatrix, est, lui, comédien et metteur en scène : il sonde le verbe et lui donne le jour. C’est un homme de lumière.
Christian-Yves Pratoussy